Fouta Djallon :  disparition progressive des prénoms « authentiques » au profit de prénoms arabes

A la suite de notre précèdent article (https://guineenews.org/guinee-des-villages-du-fouta-changent-leurs-noms-authentiques-pour-des-noms-arabes/) sur le changement des noms de plusieurs villages en moyenne Guinée, Guineenews a voulu pousser davantage la recherche à travers les prénoms des habitants du Fouta Djallon en général et des peuls en particulier. Le constat de nos reporters et l’analyse poussée des personnes ressources contactées prouvent à suffisance qu’en plus des villages, les prénoms des peuls changent progressivement en Guinée. La différence est que si pour les villages il s’agit d’un phénomène récent, le cas des prénoms a, quant à lui, commencé lors de l’islamisation de la zone, a-t-on appris de sources concordantes.

Selon nos différentes investigations, ce problème de changement de prénoms est une réalité bien connue au Fouta et même dans certaines localités de la Guinée qui ont embrassé l’islam au même moment. Pour le cas spécifique du Fouta, le problème des prénoms est également lié à celui de l’identité.

« Le problème d’identité, c’est parce qu’il est important que les Peuls du Fouta Djallon sachent qu’ils sont un mélange de population. Un mélange peuls, Djalonkés, Sonikés qu’on appelle Sarakolés. C’est régulièrement ces trois populations-là. Ce sont ces mélanges-là qui constituent ce qu’on appelle le Fouta Djallon. Mais, on a généralement tendance à ne voir qu’un petit côté ; c’est-à-dire le côté peul, peul», entame Boubacar Sadio Baldé, intellectuel guinéen.

Pour ce qui est des prénoms, il reste catégorique : « Les vrais prénoms des peuls ont été abandonnés et méprisés aux profits des prénoms arabes. Par exemple, moi je m’appelle Boubacar qui est un nom arabe. Alaidhy par contre si je ne m’abuse, c’est un nom d’origine peulh ; c’est comme Penda, Gueladjo, Bodéwal, Bhaléwal, Samba, Koumba, Tenin, Alarba, Yéro … sont des noms typiquement et authentiquement peuls. J’ai demandé à un ami peul du Niger qui m’a dit effectivement confirmé qu’il y a toujours ces prénoms là chez eux. Des prénoms comme Yéro, Samba, … Pour mieux illustrer cela aux gens, ils n’ont qu’à voir l’un des plus grands érudits que le Fouta a connus, Thierno Samba Mombeya. Il s’appelle comme ça. Ce sont ces prénoms-là que vous retrouvez au Sénégal, en Mauritanie, au Nigerau Mali, … et c’est ça les vrai prénoms authentiques des peuls. »

« Je partage entièrement l’analyse. Penda, Bhoye, Yéro, Sadio, … tout cela est poular et des vrais noms peuls. Sauf que de nos jours tu entends parler de Mamdou Sadio, Mamadou Alpha, Amadou Yero, … mais les prénoms authentiques des peuls sont les premiers que j’ai cités, c’est les vrais prénoms des peuls qui sont en train de disparaître progressivement; car rare sont ceux qui donnent ces noms à leurs enfants à l’occasion des baptême », regrette Barry Mamadou Oury, financier et doyen natif de la sous-préfecture de Dara-Labé.

En plus, le doyen touche un autre aspect qui complète sur le changement des noms des villages au Foutah au profit de noms arabes. « De nos jours, si on dit à des personnes qu’elles habitent le roundé ,ils se fâchent sans savoir que le roundé est littéralement un grenier d’alimentation. Donc, un endroit très important dans une communauté. Mais sans comprendre, des communautés changent les noms des villages comme Ayidé, Ley Fello, … pour prendre des noms arabes. En plus beaucoup de personnes changent également leurs prénoms par peur d’être stigmatiser ou humilier. De Samba ils prennent Amadou ou Mamadou ainsi de suite. Ils priorisent des prénoms arabes ou le prénom du prophète PSL pour davantage se rapprocher disent-ils de la religion. Sinon, les vrais prénoms des peuls ce sont les premiers », renchérit Barry Mamadou Oury.

Conséquences, de nos jours les prénoms « authentiques » sont sous-valorisés. « Le fait de prendre des prénoms arabes n’est pas mal en soit ; ce qui est embêtant en Guinée, c’est que ces prénoms ont été relégués. Ceux qui étaient proches de l’islam ont pris des prénoms musulmans, des prénoms islamiques, des prénoms arabes pour être exact et ont abandonnés leurs prénoms. Et le gros problème qu’on a c’est qu’on a tendance à les (prénoms authentiques) sous-estimer à les sous-valoriser et ce n’est pas normal. Il faut les considérer au même titre et s’il le faut les valoriser comme les autres ou mieux que les autres », estime Boubacar Sadio Baldé.

« Les gens ont embrassé l’islam et puis dans la foulée, ils ont pris des prénoms arabes pensant qu’ils se rapprochent plus du paradis et de Dieu en quelque sorte. C’est pourquoi ils les ont abandonnés. D’ailleurs, j’ai une autre étude en cours pour montrer comment on a fait si vous voulez ces baptêmes collectifs parce qu’il y a des prénoms comme Ngara qui a été transformé en Abdoulaye. Ceux qui s’appelaient Dadhy, on les a appelés Mouctar. Mais si vous demandez aux gens ils vous diront que Abdoulaye est l’équivalent de Ngara, Dadhy est devenu Mouctar, … en un mot on a déplacé des prénoms en tout cas que je pense authentiquement peuls vers des prénoms arabes » insiste monsieur Baldé.

Interrogé dans la même logique, Boubacar Kaly Diallo, habitant du secteur Labico (quartier Poréko) sur la route du camp Elhadj Oumar Tall de Labé parle d’un problème de complexe. « Cela fait partie des choses qui retardent toujours notre pays parce qu’une personne qui s’appelle Ibrahima estime être plus peulh que le nommé Yéro. Beaucoup de personnes ignorent la valeur des ces noms authentiques. Pour eux, il faut avoir les prénoms arabes pour être authentiques. Si on arrive a corriger cela, on aurait trouvé une grande solution », affirme-t-il.

« Il faut qu’on prenne conscience que ces prénoms sont notre véritable identité. Il faut être musulman tout en gardant son identité. L’islam est venu trouver que nos ancêtres s’appellent Benté, Djuma, Yero, Alarba, … je pense qu’on peut être musulman tout en gardant ces prénoms comme l’a fait les autres nations voisines même de la Guinée. Je pense que c’est la meilleure option », estime Baldé Mamadou, citoyen de Fafaya dans la préfecture de Koubia.

Malgré tout cela, des gens changent désormais même de nom de famille selon Bachir Diallo de Popodara. « Actuellement, une bonne partie des personnes appelé Yero Djuma, Koumba et autre ont complètement changé de prénoms parce qu’elles se disent que cela n’est pas le prénom d’une personne digne, d’un musulman. Ils changent désormais même les noms de famille comme Kanté, Keita, … pour prendre Diallo ou Bah. Pourtant l’histoire prouve qu’il y a beaucoup de Kanté, Camara ou Keïta au Fouta Djallon », rappelle-t-il.

Pour pallier cela, Boubacar Sadio Baldé reste catégorique : « Il faut une éducation des populations comme ce qu’on avait fait lors de l’émission du 22 janvier 2024 (sur Kalac Radio Labé dans l’émission Cédyté) parce que ça eu une répercussion, les gens ont écouté et ils ont répondu. Donc, il faut une éducation à court, moyen et long termes. »

C’est vrai qu’un tel changement ne sera pas très facile de nos jours mais il serait souhaitable de se battre pour tenter de sauver le peu qui reste de notre véritable identité. Et qui parle d’identité parle d’abord de noms et de prénoms.